Je me suis dit que si Haneke recevait la palme, ce serait terrible. Une sorte de déclaration d'universelle hopelessness. En conférence de presse, il paraissait satisfait qu'une journaliste sorte un peu effrayée et perplexe de la projection la veille. Il a dit "gut".
Michael Haneke est un couteau. De sa pointe il grave avec une précision impitoyable son ruban blanc dans tous les esprits de ceux qui se risqueront à le voir.
La palme d'or est un petit village allemand du début du XXè siècle. La génération qui portera le nazisme quelques décénnies plus tard. Haneke est bien trop réfléchi pour nous asséner une raison, voire même une liste de raisons sur le pourquoi. Ce n'est pas son propos, et ne l'a jamais été. L'intérêt sera peut-être plus dans une féroce cohérence, une puissante rigueur et une maîtrise totale. Tout se rejoint. La rigueur de Haneke est connue, le scénario est serré, le jeu des acteurs ne puise pas dans la brillante improvisation. La rigueur de la méthode rejoint la rigueur du propos. Qu'on se le dise : rigueur. Même Edouard Baer a insisté sur le travail du cinéma, en cérémonie de clôture. C'est dire. Le film est une pyramide de travail et de discipline. Il y a trop de thèmes pour qu'ils soient tous développés. Parlons du blanc. Le blanc du ruban, le blanc de la barbe de Haneke, le blanc du noir et blanc. Le noir est blanc. Le plus grand danger, dit Haneke, c'est d'ériger des principes en absolus. C'est cela les racines du mal, l'origine du terrorisme. La schwarze pädagogik mène une génération à se croire la "main droite de Dieu", en mesure de pouvoir juger et punir.
Les relations personnelles se dessinent en questions permanentes. Toutes les relations. De niveaux sociaux, d'âge, d'origine, j'en passe. Le grand talent de Haneke est de poser des questions extrêmement précises, mais toujours suggérées : "Si un artiste donne des réponses, c'est suspect, ou bien dangereux"
Le film se monte peu à peu en un crescendo de tension latente. Qui ne vient pas d'un personnage en particulier, ou d'un acte attendu, jamais. La cohérence du film s'exprime dans une généralité globale. C'est un film d'ensemble, dira une journaliste espagnole. Encore un point de cohérence. Il n'y a pas de responsable désigné, il n'y a pas de coupable particulier, pas de lieu précis. Le baron est une classe sociale, le pasteur une institution. L'enfant, c'est un groupe. La violence ne se crée pas dans son coin, et ce n'est pas un fou furieux qui va tout casser. Le film est logique car inéluctable.
On ne veut pas que les autres peuples se croient protégés parce que le ruban blanc parle d'un problème allemand. Ce n'est pas un problème allemand. C'est le terrorisme politique, religieux, c'est toujours un absolu dont il faut avoir peur. De quelle sorte de nazisme serait-on à même d'engendrer de nos jours ? Le ruban blanc est un archétype, et il est effrayant.
Le pur ruban blanc, que la fille du pasteur s'attache blondement dans les cheveux, sera un blâme public. Se sera le symbole des autres sévices, et leur exemple qu'on s'attache à suivre. Il s'agit de "punir la faute des pères sur les fils". Les règles sont partout, et à suivre, sans passion. Le pasteur (joué remarquablement par Burghart Klaussner) se tiendra à son enseignement sans sentiment lorsque son fils vient lui offrir un petit oiseau qu'il a recueilli et soigné. L'instituteur et la nourrice, naïfs amoureux, reviennent bien vite sur le sentier, elle terrifiée à l'idée d'un pique-nique au bord d'un lac.
A la fin de la projection officielle, les applaudissements ne sont pas spontanés. Toute la salle est sous le choc, la morale est terrible. Il faut attendre les lumières pour assister à un crescendo et une longue ovation d'un public tout de même abasourdi. Partagé entre l'idée de ne parler à personne pendant une semaine ou bien me tuer sur le champ, je sors d'un pas de zombie quelque part dans les derniers. Je ne veux pas pleurer, je ne veux pas crier, je veux qu'on me laisse tranquille, qu'on me laisse revoir le film deux ou trois fois, et puis qu'on me laisse une éternité pour réfléchir.
On peut aisément tomber dans un gouffre sans fin. Commencer à revoir chaque scène, à comprendre, et alors à se poser de nouvelles questions. Il faut arrêter.
Oui, Isabelle Huppert doit à Haneke. Non, ce n'est pas une Palme de connivence. Qu'on soit bien clair. Comment peut-on prétendre à du favoritisme devant un tel monstre, qui ne nous lâche que quelques jours plus tard, quand on a suffisamment dormi pour ne plus en être assailli ? Personne n'allait laisser Haneke tranquille depuis que le premier a remarqué qu'il était copain avec la présidente. Le disqualifier d'office est une erreur monumentale, et infiniment plus grave.
Implacable, inévitable, le Ruban Blanc est le triomphe de la rigueur sur la rigueur. Et a rendu Michael Haneke et Isabelle Huppert heureux. C'était pas donné.
